
🧂 Le sel, ou l'histoire de la taxe parfaite
Un peu d'histoire économique qui peut nous aider à prévoir le futur
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Ce que vous allez apprendre dans cet article
⏱️ Temps de lecture : 18 minutes
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L'autre jour, j'étais sur Instagram, et je suis tombé sur ce post qui m'a intrigué :
J'avais déjà entendu cette histoire, mais je me suis souvent demandé si c'était vrai… Je me suis donc dit que j'allais écrire une édition plutôt orientée histoire économique aujourd'hui pour creuser ce sujet du sel et de son impact au fil des siècles sur nos systèmes actuels. Vous allez voir, c'est assez fascinant…
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Quelqu'un (comme le gars dans le post Instagram plus haut) vous a déjà expliqué que le mot "salaire" venait du sel qui payait les légionnaires romains. Bah, il semblerait que ce soit tout simplement faux… Du moins, pas du tout vérifié.
En tout cas, l'histoire vraie du sel est beaucoup plus intéressante et elle explique une bonne partie de la fiscalité que vous payez encore aujourd'hui.
Commençons par débunker l'anecdote, parce qu'elle circule partout.
Ce qui est exact : "salaire" vient bien du latin salarium, qui signifie "indemnité, traitement", et salarium est bien apparenté à sal, le sel, via l'adjectif salarius. L'étymologie s'arrête là. Aucun texte antique ne dit que les soldats romains étaient payés en sel ni qu'ils recevaient une "indemnité sel". L'expression latine salarium argentum, "argent du sel", que vous trouverez citée un peu partout, n'existe dans aucune source romaine. Elle a été inventée par un dictionnaire latin italien de 1771, qui attribuait à tort cette idée à Pline.
Mais le truc, c'est que Pline suggérait que le mot salarium (salaire) dérivait de salarius (sel), expliquant que, dans l'Antiquité, les soldats étaient payés en sel. Mais lui, qui écrivait au milieu du Ier siècle, faisait référence à un passé lointain, imprécis et dont on n'avait qu'un vague souvenir sans aucune preuve formelle. Cela reste donc une légende…
Le sel était-il au moins précieux ? Réponse courte : non. En 204 avant notre ère, Tite-Live donne le prix du sel : un sextans, soit un sixième d'as, la livre romaine (environ 330 grammes). Polybe donne la paie d'un fantassin à deux oboles par jour. Faites le calcul : une livre de sel coûtait environ un vingtième du salaire journalier d'un légionnaire. C'est cher, mais pas de l'or non plus.
Le sel n'était donc pas un trésor comme on le laisse entendre. Son intérêt était plutôt ailleurs et c'est ça qui va nous intéresser aujourd'hui : il est indispensable, consommé par tout le monde, produit à quelques endroits précis. L'équation parfaite pour les États et la taxation.
🎯 L'essentiel : le sel a permis de découvrir qu'un impôt sur un bien de première nécessité rapporte énormément, coûte peu à collecter et se paie très cher en légitimité politique.
Revenons un peu en arrière à Tite-Live. En 204 avant notre ère, les Romains font autre chose avec le sel : ils le taxent. Les censeurs instaurent cette année-là une taxe sur la production annuelle de sel. L'un des deux, Marcus Livius, en gardera le surnom de Salinator. Petit détail à savoir : les Romains n'ont pas vraiment inventé le procédé, mais par contre ils l'ont bien documenté.
Il faut savoir qu'un impôt idéal sur un produit, du point de vue de celui qui l'encaisse (donc nos amis les États), réunit trois trucs :
- la demande ne baisse pas quand le prix monte, parce que le bien est vital ou addictif (hello les cigarettes. Même si c'est en train de changer, la demande est restée élevée pendant des décennies alors que les prix augmentaient) ;
- la production est concentrée en peu de lieux, donc facile à surveiller ; et
- le paiement se fait à la source, sans avoir à contrôler chaque consommateur.
Le sel cochait donc les trois cases.
Et la théorie économique mettra 17 siècles à formaliser ce principe, avec les travaux de Frank Ramsey sur la taxation optimale en 1927 : pour lever un montant donné en limitant la distorsion, taxez les biens dont la demande varie le moins avec le prix. Easy.
C'est la Chine qui l'a aussi bien compris, et depuis longtemps. En effet, en 758, l'empire des Tang sort de la rébellion d'An Lushan et a perdu le contrôle de ses provinces (j'ai l'impression d'écrire un texte diffusé au début d'un Star Wars 😅).
Le ministre Liu Yan crée une Commission du sel et du fer. L'État achète le sel aux producteurs autour de 10 pièces le dou et le revend jusqu'à 110 (belle marge, haha). Avant la réforme, le monopole rapportait environ 400 000 min. En 780, il rapporte plus de 6 millions, soit à peu près la moitié des recettes de l'État. Sous la dynastie Yuan, certaines estimations montent à 80 %...
Avant de continuer et de comprendre pourquoi le beurre est salé en Bretagne, place à notre second partenaire du jour qui nous fait gagner énormément de temps chez Snowball et qu'on adore…
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OK, passons à la suite de notre édition…
En France, la gabelle est généralisée à partir de 1342, avec la création des greniers à sel. Le royaume est découpé en six régimes différents. Dans les pays de grande gabelle, vous êtes obligé d'acheter chaque année une quantité fixe : le "sel de devoir pour le pot et la salière". Concrètement, à La Croixille, dans le Maine, le sel se paie 11 à 13 sols la livre. Dans la paroisse voisine, en Bretagne, province exemptée : 1 sol.
Les nobles, officiers et ecclésiastiques, eux, bénéficient du "franc-salé" : sel gratuit ou à tarif très réduit.
D'ailleurs, l'histoire du beurre doux vs beurre demi-sel vient de là et vous le savez sûrement. En effet, avant la gabelle, on salait le beurre partout en Europe, simplement pour l'empêcher de rancir. Quand le sel est devenu hors de prix, ben les paysans des pays de gabelle ont arrêté de saler et se sont rabattus sur le beurre doux.
La Bretagne, exemptée et couverte de marais salants, a continué donc comme avant (chanceux Bretons). La gabelle a donc supprimé le beurre salé partout en Europe sauf en Bretagne. La carte du beurre doux épouse encore celle de l'impôt, même plusieurs siècles après. C'est assez fascinant je trouve.
Bref, parenthèse bretonne refermée, le résultat est relativement simple et prévisible : la moitié de la population riveraine des marches de Bretagne vit plus ou moins du faux-saunage (donc la contrebande de sel). Entre 1730 et 1743, 585 faux-sauniers sont déportés en Nouvelle-France. Comme d'hab' et comme disait Charlie Munger : "Show me the incentive and I'll show you the outcome". C'est toujours très simple et logique quand on y réfléchit deux secondes.
Pour terminer, quand l'Assemblée constituante supprime la gabelle en 1790, elle ruine du jour au lendemain plus de 2000 familles qui ne vivaient que de la contrebande. Selon l'historien Abel Hugo, c'est l'une des causes de l'insurrection qui suit.
L'impôt sur le sel reviendra d'ailleurs dès 1806, sous Napoléon, et ne disparaîtra définitivement qu'en décembre 1945 (je ne savais pas du tout qu'il avait duré si longtemps !).
🎯 L'essentiel : la richesse n'est pas allée à ceux qui produisaient le sel, mais à ceux qui contrôlaient le passage obligé entre la production et le client.
Venise commence par produire son propre sel, dans les salines de Chioggia, puis des tempêtes détruisent une partie des bassins au XIIIe siècle. La cité doit donc importer le sel et elle se rend compte d'un truc plutôt cool et pas vraiment prévu : acheter et revendre du sel rapporte plus que le fabriquer.
À partir de 1281, la République verse une subvention aux marchands qui débarquent du sel à Venise, et impose à ses navires de rentrer chargés de sel. Elle abandonne progressivement la production pour devenir le point de passage obligé du sel en Méditerranée et dans la plaine du Pô (un peu comme le détroit d'Ormuz, en fait). Un office d'État, le Magistrato al Sal, fixe les prix, contrôle les taxes et traque la fraude.
Les recettes financent les monuments, les bâtiments publics et les digues de défense de la lagune. On peut donc dire que Venise a payé une partie de sa beauté grâce à une taxe sur le sel des autres. Malin.
Celui qui ne produit rien, mais contrôle l'accès au marché, capte la marge. Les plateformes comme l'App Store et ses 30 % sur chaque transaction, les places de marché comme Vinted qui prennent une commission sur chaque vente, les distributeurs de produits financiers, les courtiers : toutes et tous appliquent la leçon vénitienne de 1281.
Du coup, quand vous analysez une entreprise pour investir, posez-vous la question de savoir qui est obligé de passer par elle, et pour combien de temps encore ?
Et cela n'a pas été observé qu'en Italie. Le même schéma se répète un peu partout. Par exemple, dans le nord de l'Europe, la Ligue hanséatique se construit sur le sel de Lunebourg, acheminé jusqu'à Lübeck puis vers les pêcheries de hareng de Scanie. Parce que oui, sans sel, pas de hareng salé et sans hareng salé, pas de protéines pour l'Europe du Nord pendant les jours maigres. Les marchands de Lübeck, assis entre la mine et la pêche, deviennent immensément riches. Et comme je disais plus haut, j'ai l'impression que c'est exactement ce qu'est en train d'essayer de faire l'Iran : transformer le détroit d'Ormuz en machine à cash.
Au Sahara, la mine de Taghaza produit des plaques de sel dans un village où les maisons sont bâties en blocs de sel. Ibn Battûta y passe vers 1352 et note que la valeur du sel quadruple entre Oualata et la capitale du Mali.
En Inde, les Britanniques font pousser une haie d'arbres épineux à travers le sous-continent pour empêcher la contrebande de sel. Jusqu'à 3,70 mètres de haut, plus de 14 000 agents pour la surveiller en 1872, mais cette muraille est abandonnée en 1879, quand la Couronne prend le contrôle du lac salé de Sambhar et taxe directement à la source.
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🎯 L'essentiel : le sel s'est banalisé. La ressource qui finançait la moitié d'un empire vaut aujourd'hui, si on regarde seulement le sel industriel brut, départ producteur, environ 0,04 à 0,10 € HT/kg.
Le monopole chinois sur le sel a duré à peu près 2600 ans (oui, oui) et il a pris fin le 1er janvier 2017, quand Pékin a libéralisé les prix. Le sel représentait 5,49 % des recettes fiscales chinoises en 1950. En 2006, seulement 0,04 %.
Les données de l'Institut géologique américain pour 2025 donnent une production mondiale estimée à 270 millions de tonnes. La Chine en produit 56 millions, les États-Unis 40, l'Inde 30, la France 4,5. Et voici les prix moyens départ mine aux États-Unis, par tonne : 11 $ pour le sel en saumure (contenu dans de l'eau de mer), 54 $ pour le sel gemme (extrait directement d’une mine souterraine). 11 $ la tonne, c'est un peu plus de 1 centime le kilo.
Autre surprise que je ne savais pas avant d'écrire cette newsletter : le sel n'est presque plus un produit alimentaire. En 2025 :
- 42 % des ventes américaines partent dans l'industrie chimique, principalement pour fabriquer du chlore (surtout pour le PVC) et de la soude caustique ;
- 37 % servent à déneiger les routes ;
- l'alimentation est devenue un usage marginal en volume.
Il faut savoir que ce qui a tué la rente, c'est la technique d'extraction qui s'est largement améliorée avec le temps.
Par exemple (on ne pourra pas être exhaustif dans cette newsletter), au Sichuan, à Zigong, les foreurs chinois perfectionnent pendant des siècles un forage par percussion avec des outils en bambou. En 1835, le puits de Shenhai atteint 1001 mètres (il est généralement présenté comme le premier forage humain dépassant un kilomètre), alors que les puits les plus profonds aux États-Unis plafonnent autour de 500 mètres. Son objectif n’était pas de trouver du pétrole, mais d’atteindre des couches souterraines contenant de la saumure.
Certains puits libéraient aussi du méthane. Du coup, les exploitants chinois ont donc appris à :
- capter ce gaz à la tête du puits ;
- le conduire dans des tuyaux en bambou assemblés et rendus étanches ;
- le brûler sous de grandes cuves pour évaporer la saumure ;
- récupérer finalement le sel cristallisé.
Toujours au XIXe siècle, les foreurs américains cherchaient eux aussi de la saumure, mais ils rencontraient parfois du pétrole, considéré initialement comme une nuisance qui contaminait les puits (s'ils avaient su à l'époque…). Le forage pétrolier est donc l'enfant direct de la recherche de sel.
Bref, en gros, le sel a cessé d'être une rareté et son prix a drastiquement chuté (donc les États n'ont plus eu aucune raison de le taxer).
Mais cela n'a pas empêché la valeur de réapparaître ailleurs. Sur la presqu'île guérandaise, par exemple, les paludiers récoltent à la main un sel protégé par une indication géographique protégée (IGP), le label européen qui certifie l'origine et le savoir-faire.
Le sel gris moulu se vend autour de 4 € le kilo, la fleur de sel de 15 € à plus de 50 € le kilo, selon les marques. Face à un sel gemme industriel à quelques centimes le kilo, cela représente quand même plusieurs centaines de fois le prix de la matière première. La valeur a donc quitté la matière première pour aller dans le geste, le lieu et le récit qui l'entoure.
De plus, et c'est intéressant à savoir, les États ont cessé de taxer le sel pour s'en servir plutôt comme d'un véhicule sanitaire. En effet, l'iodation du sel coûte entre 0,05 $ et 0,075 $ par personne et par an, pour un ratio bénéfice-coût estimé autour de 30 pour 1. Effectivement, une étude publiée dans Thyroid estime que ces programmes ont évité environ 720 millions de cas de troubles liés à la carence en iode entre 1993 et 2019. Le même produit a donc servi à financer des empires, puis à protéger le développement cérébral de centaines de millions d'enfants. Fascinant.
Deux petites leçons à retenir selon moi.
La première est une leçon pour les investisseuses et investisseurs. Chaque ère (d’une à plusieurs dizaines de décennies) a sa ressource "stratégique", celle dont on nous dit qu'elle sera l'or ou le pétrole du siècle. Le sel a tenu ce rôle plusieurs siècles (aux côtés d'autres matières premières), un record absolu, et il vaut aujourd'hui un centime le kilo.
Personne ne l'a remplacé pourtant, on l'a juste industrialisé. Une rente vit du coût d'accès à la ressource, et la technique finit toujours par faire tomber ce coût, même quand la demande continue de grimper. Est-ce que l'énergie pourrait devenir quasi gratuite demain avec l'avènement de la fusion nucléaire et l'amélioration de la captation et du stockage de l'énergie solaire ? En théorie, oui. En pratique, on verra.
La seconde leçon est plutôt fiscale. La logique de la gabelle n'est pas du tout morte, bien au contraire, elle est toujours bien présente et elle a juste changé de produit. Un impôt est économiquement efficace quand il porte sur un bien dont personne ne peut se passer. Ce n'est pas pour rien qu'aujourd'hui l'État taxe massivement les carburants routiers :
Gazole
- Prix moyen : 2,188 €/litre
- Accise fixe : environ 0,61 €
- TVA : environ 0,365 €
- Total des impôts : environ 0,97 €/litre, soit 45 % du prix
SP95-E10
- Prix moyen : 2,068 €/litre
- Accise fixe : environ 0,67 €
- TVA : environ 0,345 €
- Total des impôts : environ 1,01 €/litre, soit 49 % du prix
SP98
- Prix moyen : 2,113 €/litre
- Accise fixe : environ 0,69 €
- TVA : environ 0,352 €
- Total des impôts : environ 1,04 €/litre, soit 49 % du prix
Ces montants comprennent donc l’accise (l’ancienne TICPE ou taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques), la TVA appliquée au carburant et, truc qu'on oublie souvent, la TVA appliquée sur l’accise elle-même (c'est donc une taxe sur une taxe 😅).
Ce type d'impôt sur les produits absolument nécessaires est aussi, par construction, celui qui pèse le plus lourd sur les revenus modestes, puisque tout le monde en consomme à peu près la même quantité.
Voilà, on arrive à la fin de cette édition. Vous comprenez maintenant un peu mieux pourquoi votre salaire ne sent pas la saumure, et pourquoi il raconte quand même une histoire d'impôt vieille de deux millénaires et qui n'est pas près de s'arrêter, croyez-moi.
Et comme toujours, si vous avez des remarques ou autres, n'hésitez pas à répondre à cet e-mail. Je lis et réponds à 100 % de vos messages (même si parfois je suis un peu long).
Excellente soirée à toutes et à tous et à très vite.
Yoann ❤️
📚 Pour aller plus loin :
Salt and salary: were Roman soldiers paid in salt?, Peter Gainsford, Kiwi Hellenist
Gabelle du sel, Wikipédia (avertissement : la page reprend elle-même le mythe du salarium comme "ration de sel")
Liu Yan (Tang dynasty) et Yantieshi, salt-and-iron commissioner, ChinaKnowledge
Inland Customs Line et Taghaza, Wikipédia
Salt: Mineral Commodity Summaries 2026, U.S. Geological Survey
The economic cost of iodine deficiency, Iodine Global Network
Salt, A World History, Mark Kurlansky
The Great Hedge of India, Roy Moxham