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🐀 Sommes-nous des rats perdus dans un labyrinthe que nous avons conçu nous-mêmes ?

La loi de Goodhart : dès qu'une mesure devient un but, elle cesse de bien mesurer ce qui compte.

Le 03/03/2026

par 

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Ce que vous allez apprendre dans cet article

🎯 Les métriques semblent utiles, mais elles peuvent silencieusement détourner vos vrais objectifs. 📏 La loi de Goodhart : dès qu'une mesure devient un but, elle cesse de bien mesurer ce qui compte. 🧠 La "value capture", c'est quand vous adoptez sans le savoir les valeurs de quelqu'un d'autre encodées dans un chiffre. 💸 Vérifier son portefeuille 10 fois par jour, c'est confondre la valeur instantanée avec l'objectif réel : s'enrichir sur 20 ans. 📱 Les réseaux sociaux aplatissent toutes les récompenses en un seul "Like", ce qui favorise le sensationnel sur le contenu utile. 🗳️ Les politiciens optimisent pour les sondages, pas pour le bien-être à long terme des citoyens : même mécanique, même piège.

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⏱️ Temps de lecture : 17 minutes

Hey Snowballers,

J'espère que vous passez un bon début de semaine. Aujourd'hui, on va parler d'un sujet qui me passionne et qui peut vite devenir dangereux : les métriques. Ça, c'est mon score de sommeil donné ma bague Oura :

À première vue, c'est plutôt cool. Mais on va voir que dans votre vie perso, au boulot et pour vos finances personnelles, ce genre de métrique peut être problématique. Et on s'appuiera sur les bonnes vieilles sciences économiques pour étayer tout ça.

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Ceci étant dit, avant de nous lancer, place à un partenaire qui pourrait intéresser celles et ceux qui veulent investir dans des actifs décorrélés des marchés traditionnels, surtout en période de tensions géopolitiques…

Il est 8 h du mat' (oui, j'ai arrêté le miracle morning il y a fort longtemps).

Ma bague Oura affiche un score de sommeil de 55. Mon portefeuille crypto a encore pris cher avec une baisse de 10 %. Mon dernier post LinkedIn n'a récolté que 47 likes. Et Polymarket vient de me payer 17 $ pour avoir prédit la neige à Boston (celui-ci est faux).

En 4 minutes, mon système nerveux central a traversé des montagnes russes émotionnelles, entièrement déclenchées par des chiffres provenant de sources extérieures que je suis de mon plein gré.

C'est à peu près l'introduction du livre The Score: How to Stop Playing Somebody Else's Game de C. Thi Nguyen, professeur de philosophie à l'université de l'Utah, que j'ai découvert via la newsletter de Trung Phan. Et elle résume mieux qu'un long discours le problème que nous allons explorer aujourd'hui.

Ce problème s'appelle la value capture. Et il explique pourquoi vous (comme des millions d'autres personnes) optimisez probablement votre vie pour les mauvaises choses y compris dans l'univers des finances persos.

Et pour commencer, on va se tourner vers un économiste célèbre qui vous rappellera la fac si vous avez étudié l'économie.

En effet, vous avez peut-être déjà entendu parler de la loi de Goodhart, formulée par l'économiste britannique Charles Goodhart dans les années 70. Cette loi nous dit un truc très puissant :

"Dès qu'une mesure devient un objectif, elle cesse d'être une bonne mesure."

Les exemples sont partout. Un ancien gouvernement colonial en Inde veut réduire la population de cobras venimeux : il offre une prime pour chaque tête apportée. Résultat ? Des petits malins se mettent à élever des cobras pour encaisser les primes. L'objectif est atteint sur le papier. Le problème s'aggrave dans la réalité, car la population de cobras augmente.

Une entreprise veut mesurer la productivité de ses développeurs : elle compte le nombre de lignes produites de code. Résultat ? Les développeurs écrivent du code verbeux et redondant. Le compteur monte. La qualité baisse.

Mais Nguyen nous avertit : Goodhart ne suffit pas.

"La loi de Goodhart décrit le symptôme, mais n'explique pas pourquoi les métriques restent si captivantes même sans motivation financière directe."

La vraie question n'est pas : pourquoi les métriques se dégradent quand elles deviennent des objectifs ? C'est : pourquoi sommes-nous si facilement capturés par des métriques qui ne reflètent pas vraiment ce que nous voulons ?

La réponse, c'est cette fameuse value capture.

"La value capture se produit lorsque vous adoptez des valeurs provenant d'une source extérieure et que vous les laissez vous gouverner sans les adapter." — C. Thi Nguyen, The Score

Nguyen développe trois exemples particulièrement frappants dans son livre.

  • Les classements des facultés de droit américaines (c'est exactement pareil pour nos écoles en France). Le magazine U.S. News & World Report publie chaque année un palmarès des meilleures law schools. Objectif affiché : aider les étudiants à faire des choix éclairés. Résultat réel : les établissements consacrent leurs ressources à améliorer les métriques du classement, donc le taux d'embauche, les publications académiques, etc., plutôt qu'à améliorer la qualité de l'enseignement. Des décisions de carrière sur 5 à 10 ans se prennent sur la base d'un seul chiffre, incapable de capturer ce que chaque étudiant recherche vraiment.
  • Les scores de vin à 100 points. Dans les années 70, le critique Robert Parker a popularisé un système de notation centenaire via sa newsletter The Wine Advocate. Problème : la dégustation à l'aveugle favorise mécaniquement les vins aux arômes puissants et fruités. Or, comme l'écrit Nguyen, un grand vin n'existe pas dans l'absolu : il existe avec un plat, dans un contexte. "Comment noter le 'meilleur' vin si l'un est incroyablement bon avec une sauce tomate, mais sans intérêt avec autre chose ?" C'est caricaturé, mais vous voyez le truc. Les producteurs ont fini par vinifier pour le score, pas pour votre table (pas tous, heureusement).
  • Fitbit et le comptage de pas. Nguyen raconte l'histoire d'un ami parti en vacances avec sa femme et un autre couple. Ce couple avait des objectifs Fitbit journaliers. Résultat ? Ils ont raté des dîners et des sorties pour aller marcher dans les couloirs de l'hôtel. WTF?! 😅 Je ne sais pas si c'est vrai, mais j'ai déjà vu des personnes marcher juste pour atteindre l'objectif alors que la journée était terminée, donc ça ne m'étonnerait pas. La métrique avait pris le pas sur l'objectif réel des vacances : créer des souvenirs, profiter de l'instant.

💡 Comment ça vous impacte ? Pensez à votre dernier relevé de patrimoine ou à la dernière fois que vous avez vu les chiffres de votre assurance-vie. Avez-vous passé votre journée à regarder votre portfolio fluctuer de +2 % puis -1,5 % ? Avez-vous pris une décision d'investissement parce que "le chiffre ne vous plaisait pas" ? Si oui, vous avez subi de la value capture. La métrique, la valeur instantanée de votre portefeuille, a remplacé l'objectif réel : construire de la richesse sur 15 à 20 ans. J'ai vu des dizaines de personnes me dire qu'elles n'étaient pas contentes de leur assurance-vie parce qu'elles étaient dans le rouge. OK, mais quand je posais la question de la date d'ouverture, cette dernière n'était que d'un an et datait du pic des marchés en 2022…

Avant de passer à la suite, place à notre deuxième partenaire du jour avec qui on a justement créé un produit en partenariat : un "lot" Snowball de trois cryptos dans lesquelles vous pouvez investir instantanément (accessible seulement si vous avez l'app mobile installée via cette URL kraken://bundle/snow).

Dans son livre Seeing Like a State (1999), le politologue James C. Scott explique comment les États modernes ont rendu leurs populations "lisibles" (recensements, cadastres, numéros de Sécurité sociale). Cette lisibilité permet de gouverner à grande échelle, mais elle est fondamentalement impersonnelle.

La même logique s'applique à toute grande organisation. Les chiffres sont facilement compréhensibles. Ils sont comparables entre contextes. Le qualitatif, lui, ne scale pas comme on dit (il a du mal à circuler aussi rapidement).

Et surtout : les métriques ne sont jamais neutres. Elles intègrent toujours le système de valeurs de celles et ceux qui les ont créées.

Nguyen donne un exemple super intéressant : l'horloge industrielle.

Avant la révolution industrielle, les sociétés fonctionnaient sur le temps diurne, donc on travaillait du lever au coucher du soleil, plus longtemps en été, moins en hiver (logique).

Le temps standardisé a été imposé par et pour la société industrielle. Ce n'était pas une innovation neutre. C'était un choix de valeurs encodé dans une métrique qui a restructuré la vie de centaines de millions de personnes.

Scott illustre la même idée avec les forêts allemandes du XVIIIe siècle : les États prussiens ont arraché des forêts avec une énorme diversité pour planter des monocultures de sapin en rangées régulières qui étaient plus "lisibles" et surtout plus faciles à taxer.

Résultat ? Des forêts ravagées par les tempêtes et les parasites. On avait optimisé pour la métrique fiscale, pas pour la résilience de la forêt…

💡 Comment ça vous impacte ? Le PIB est la métrique-reine de nos économies depuis 80 ans. Mais le PIB augmente aussi quand on construit des prisons, quand on soigne des maladies évitables, quand on crée une économie de guerre, ou quand on répare les dégâts d'une catastrophe naturelle. Il ne mesure ni les inégalités, ni le bien-être, ni la soutenabilité de nos modes de vie. Nos gouvernements, et donc nos politiques fiscales et sociales, optimisent trop souvent (pas toujours heureusement) pour ce chiffre.

Dans un article de 2020 intitulé How Twitter Gamifies Communication, Nguyen analyse comment X/Twitter "aplatit" les récompenses de la communication humaine.

Imaginez deux posts. Le premier est un mème idiot qui vous fait rire deux secondes. Le second est une réflexion profonde que vous retournez encore dans votre tête 3 semaines plus tard. Vous avez probablement effectué la même action pour les deux : appuyer sur "Like".

C'est ce que Nguyen appelle une flat reward structure ou une structure de récompense aplatie, en bon français. La même métrique s'applique à des contenus d'une valeur radicalement différente.

Il fait le même constat avec Rotten Tomatoes : un film que tout le monde aime un peu obtient 100 %. Un film que la moitié adore et l'autre moitié déteste obtient 50 %. Le filtre binaire écrase la richesse des réactions qualitatives.

Ce qui arrive en tête, c'est donc le contenu générique, inoffensif, consensuel.

Résultat ? Les créatrices et créateurs de contenu apprennent très vite.

Pour maximiser l'engagement, donc la métrique de la plateforme, il vaut mieux publier des prises extrêmes sur des sujets clivants que des analyses sobres et nuancées. Le sensationnel bat l'utile. Le clash bat la réflexion. C'est peut-être pour ça que Snowball n'a jamais connu une croissance explosive… Comme j'aime le répéter souvent, je pense que la puissance est dans la nuance.

L'ancien adage de la presse le résumait déjà très bien : "If it bleeds, it leads" qu'on pourrait traduire par "le sang fait la une".

Et n'oublions pas qui a conçu ces plateformes : les meilleurs ingénieurs comportementaux, designers UX et data scientists du monde. Les métriques d'engagement ne sont pas des accidents. Elles ont été voulues, parce qu'elles servent les intérêts de la plateforme (vendre de la pub), pas les vôtres.

💡 Qu'est-ce que vous pourriez faire de cette info ? Si vous consommez de l'information financière sur les réseaux sociaux, ce que vous voyez a été d'abord sélectionné pour son engagement, pas pour sa justesse ou sa nuance. Un post qui prédit un crash imminent ou un +500 % rapide génère souvent bien plus de likes qu'une analyse rigoureuse (ce n'est pas toujours le cas, mais souvent oui, malheureusement). Posez-vous cette question avant tout partage ou décision d'investissement inspirée d'un contenu viral : cette information m'a-t-elle été montrée parce qu'elle est vraie, ou parce qu'elle génère des réactions ?

Le phénomène contamine aussi nos démocraties. La théorie du public choice, développée par l'économiste James Buchanan (Prix Nobel d'économie en 1986) explique que les politiciens, comme tout agent économique, optimisent pour leurs propres intérêts : être réélus.

La métrique ? Les sondages d'opinion et les résultats électoraux. L'horizon ? 5 ans, en général.

Résultat : les réformes structurelles à long terme, la soutenabilité des retraites, la transition énergétique, le désendettement public, sont très souvent sacrifiés sur l'autel du prochain scrutin. On investit dans ce qui est visible à court terme, mesurable, et communicable en un titre de journal.

C'est de la value capture à l'échelle d'un État. L'objectif réel, le bien-être des citoyens sur 20 ou 30 ans, est remplacé par la métrique de survie politique : le pourcentage dans les sondages cette semaine.

C'est exactement le même mécanisme que Nguyen identifie dans les forêts prussiennes ou les law schools américaines. La métrique de légitimité (les votes, les sondages) finit par remplacer l'objectif qu'elle était censée servir.

Quelle est la solution ? Franchement, je ne sais pas. Comment allier court terme d'un côté pour éviter des comportements dictatoriaux et du long terme de l'autre ? Vous avez 2 heures.

💡 Comment ça vous impacte ? En tant qu'investisseuse ou investisseur, intégrer la value capture politique dans votre lecture macro vous aide à anticiper des dynamiques structurelles : les gouvernements prendront tendanciellement des décisions qui semblent bonnes dans le cycle électoral, quitte à créer des déséquilibres plus profonds ensuite. L'inflation chronique, l'endettement public persistant et les bulles d'actifs ont souvent cette origine. Ce n'est pas forcément de la malveillance, c'est plus de la mécanique institutionnelle.

Andy Grove, le légendaire PDG d'Intel, recommandait de "pairer les indicateurs" : toute métrique cible doit être équilibrée par une contre-métrique qui mesure les effets non désirés. Vous optimisez votre rentabilité ? Mesurez aussi la satisfaction client.

Jeff Bezos, lui, a une règle plus simple encore :

"Quand les données et les anecdotes se contredisent, ce sont généralement les anecdotes qui ont raison."

Si vos chiffres disent que tout va bien, mais que votre intuition crie le contraire, c'est probablement la métrique qui mesure mal, pas votre instinct qui déraille (mais attention, il peut aussi dérailler parfois).

Enfin, Nguyen propose une image simple : dans un jeu de société, vous choisissez de jouer, vous pouvez arrêter, et les règles n'existent que pour rendre la partie intéressante. La métrique vous sert. Mais imaginez un Monopoly dont vous ne pourriez jamais sortir, où le score dicterait vos vraies décisions de vie. C'est exactement ce qui se passe quand vous consultez votre portfolio dix fois par jour ou que vous attendez fébrilement les likes de votre dernier post : vous n'êtes plus le joueur. Vous êtes le pion.

💡 Que pourriez-vous faire ? Listez les cinq métriques qui guident le plus vos décisions quotidiennes. Pour chacune, posez-vous trois questions : qui l'a créée ? Quelles valeurs encode-t-elle ? Est-ce vraiment ce que je cherche à optimiser ? Pour beaucoup de gens, cet exercice révèle qu'ils passent leur vie à optimiser pour des objectifs qu'ils n'ont jamais vraiment choisis.

Oscar Wilde écrivait : "Un cynique est un homme qui connaît le prix de tout et la valeur de rien."

Nguyen y voit la description parfaite de la value capture portée à son paroxysme : un monde où tout est mesurable, et où rien n'a vraiment de valeur.

Les métriques sont nécessaires, je ne dis pas le contraire. Elles permettent de coordonner des sociétés complexes, de fixer des objectifs, de mesurer des progrès réels. Mais elles ne sont que des outils, pas des fins en soi.

La vraie compétence, financière et humaine (c'est peut-être là qu'on aura plus de valeur vs des IA, d'ailleurs), consiste à savoir quand suivre la métrique et quand s'en méfier.

Il faut apprendre à reconnaître que votre score de sommeil n'est pas votre santé, que votre patrimoine net n'est pas votre valeur, et que les chiffres qui peuplent vos matinées ont tous été conçus par quelqu'un, pour une raison qui n'est pas nécessairement la vôtre.

Choisissez consciemment les métriques que vous laissez entrer dans votre vie. Changez-les quand elles ne vous servent plus ou quand elles vous font du mal.

Le reste, c'est jouer au jeu de quelqu'un d'autre.

Comme toujours, si vous souhaitez réagir ou si vous avez des questions, n'hésitez pas à répondre à ce mail.

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